mercredi, janvier 16, 2008

LA LOGIQUE DES NOMS PROPRES!

Ce texte que Kripke a donné en conférence, a pour but d’expliciter le rapport entre la référence et la nécessité, pour atteindre cet objectif, ce philosophe va reprendre et développer certaines des idées présentées dans son livre La logique des noms propres (Naming and Necessity). Selon lui, la « thèse de l’identité » ou le matérialisme, sous cette forme, est aujourd’hui fréquemment associé, et de façon étroite, à des questions concernant ce qui est nécessaire et ce qui est contingent dans l’identité des propriétés, ou — à des questions de ce type. C’est pourquoi il est vraiment très important pour des philosophes qui souhaitent travailler dans ces domaines d’avoir une idée claire de ces concepts. Kripke va peut-être nous dire quelque chose du problème des rapports corps-esprit au cours de ces conférences. Il voudrait aussi parler à un moment ou à un autre des substances et des espèces naturelles.

La façon dont il approche ces questions sera passablement différente, sous certains aspects, de ce que les gens pensent de nos jours. (Cependant, il y a aussi des points de contact entre son approche et ce que certains pensent et écrivent aujourd’hui). Quelques-unes de ses vues peuvent au premier abord frapper comme étant manifestement fausses. Son exemple favori est le suivant : on soutient communément, dans la philosophie contemporaine, que certains prédicats qui sont en fait vides – qui ont une extension nulle – sont tels de façon contingente et non en vertu d’une quelconque nécessité. Ce point, il ne le met pas en doute; mais, à titre d’exemple, on mentionne généralement la licorne : on dit que, bien que nous nous soyons tous aperçus qu’il n’y a pas de licorne, il aurait pu, n’est-ce pas, y en avoir. Dans certaines circonstances, il y aurait eu des licornes. C’est là un exemple d’assertion avec laquelle il est en désaccord. Il ne s’agit pas pour lui de soutenir qu’il est nécessaire qu’il n’y ait pas de licorne, mais seulement que nous ne pouvons dire dans quelles circonstances il y aurait eu des licornes. Qui plus est, même si les archéologues et les géologues devaient découvrir, demain, des fossiles établissant l’existence dans le passé d’animaux répondant à tout ce que nous savons des licornes d’après le mythe de la licorne, cela ne montrerait pas, à son avis, qu’il y ait eu des licornes. Donc, certaines de ses opinions sont un peu surprenantes; mais nous allons commencer avec des choses qui le sont peut-être moins et introduire la méthodologie et les problèmes de ces conférences.

Le premier des deux thèmes est la nomination. Par un nom, il entend ici un nom propre, c’est-à-dire le nom d’une personne, d’une ville, d’un pays, etc., d’ailleurs, selon Kripke : Si nous voulons un terme commun couvrant à la fois les noms et les descriptions, nous pouvons employer le terme « désignateur ». Ensuite, il emploiera le terme « référent de la description » pour désigner l’objet unique satisfaisant les conditions spécifiées par la description définie : c’est le sens dans lequel ce terme a été employé dans la tradition logique. Donc, si vous avez une description de la forme « le x tel que Фx », et s’il y a exactement un x tel que Фx, c’est là le référent de la description. Par la suite, quelle relation y a-t-il entre les noms et les descriptions? Selon une doctrine bien connue exposée par John Stuart Mill dans son livre A system of logic, les noms ont une dénotation, mais pas de connotation. Pour utiliser un de ses exemples, quand nous employons le nom « Dartmouth » pour décrire une certaine localité d’Angleterre, il se peut que cette localité soit appelée ainsi à cause de sa situation à l’embouchure de la Dart; mais, dit-il, même si le cours de la Dart (c’est un fleuve) était modifié de tel façon que Dartmouth ne soit plus situé à l’embouchure de la Dart, nous pourrions encore appeler cet endroit « Dartmouth » sans impropriété, alors même que cette appellation peut suggérer que l’endroit en question se trouve à l’embouchure de la Dart. En adoptant une terminologie différente de celle de Mill, nous pourrions dire qu’un nom comme « Dartmouth » a bien une « connotation » pour certaines personnes : il connote (pas pour lui – il n’y a jamais pensé) la situation à l’embouchure de la Dart de toute localité portant ce nom; mais, d’une certaine façon, ce nom n’a pas de « sens ». À tout le moins, que la ville appelée « Dartmouth » se trouve à l’embouchure de la Dart ne fait pas partie de la signification de ce nom. Si quelqu’un affirmait que Darmouth n’est pas situé l’embouchure de la Dart, il ne se contredirait pas.

Il ne faudrait pas croire que toute expression de la forme « le x tel que Фx» soit toujours employée, en français, comme une description plutôt que comme un nom. Chacun de nous a entendu parler du Saint-Empire romain, qui n’était ni saint ni romain, et n’était pas un empire. De nos jours, nous avons les Nations unies. Ici, il semblerait que, puisque ces choses peuvent être ainsi appelées alors qu’elles ne sont pas de Saintes Nations unies, ces expressions doivent être regardées non comme des descriptions définies, mais comme des noms. Dans certains cas, on peut ne pas trop savoir si un terme est un nom ou une description : ainsi « Dieu » — ce terme décrit-il Dieu comme l’unique être divin, ou bien est-il un nom de Dieu? Mais nous n’avons pas à nous tracasser au sujet de tels exemples.

Assurément, la distinction qu’il fait ici existe dans la langue. Mais la tradition classique de la logique contemporaine s’est opposée violemment à la conception de Mill. Frege et Russell ont tous deux pensé, et il semble qu’ils soient arrivés à ces conclusions indépendamment l’un de l’autre, que Mill avait eu tort en un sens très fort : en réalité, un nom propre, correctement employé, ne serait qu’une description définie abrégée ou déguisée. Frege a dit spécifiquement qu’une telle description donne le sens du nom. Bref, selon la conception descriptiviste, la réponse est claire : si « Joe Doakes » est juste une abréviation pour « l’homme qui a corrompu Hadleyburg », alors quiconque a corrompu Hadleyburg et est seul à l’avoir fait est le référent du nom « Joe Doakes ». Si, en revanche, le nom n’a pas un tel contenu descriptif, comment les gens font-ils pour, en utilisant des noms, faire référence à des choses du doigt et de déterminer ainsi par ostension la référence de certains noms.

C’était la doctrine russellienne de l’acquaintance qui convenait à ce moment-là… mais nous savons évidemment maintenant que : les premiers articles de Kripke ont eu une influence considérable sur les développements modernes de la logique modale. Par ailleurs, Kripke a proposé une nouvelle « théorie » de la signification, avec d’importantes ramifications en métaphysique, épistémologie et philosophie de l’esprit. Or, comme nous le savons il s’oppose à la théorie descriptiviste de la signification, issue des travaux de Frege et Russell, qui soutient que la référence d’un nom serait ce qui satisfait le contenu descriptif associé à ce nom. Pour récapituler, l’argument métaphysique ou modal contre le descriptivisme : ce sont les désignateurs rigides. Un désignateurs rigide est un mot qui désigne le même objet dans n’importe quelle situation possible. Le nom « Aristote » maintient sa référence à Aristote, même dans une signification, ou dans un monde possible où Aristote aurait été choisi par Platon pour lui succéder à la tête de l’Académie. ‘‘Le président des États-Unis’’ est une description définie associée à George Bush, mais elle ne sera plus vraie bientôt, bien que George Bush restera George Bush. Comme les noms sont des désignateurs rigides, alors on peut faire des affirmations vraies à propos de ce qui aurait pu se produire. « Aristote n’est pas né à Stagire » est Faux, mais cela exprime quelque chose qui aurait pu se produire, quelque chose de possible. D’après le point de vue descriptiviste, la fausseté d’« Aristote n’est pas né à Stagire » est la même que la fausseté d’« Aristote est né à Stagire et Aristote n’est pas né à Stagire ». Avec la notion de désignateur rigide, on peut distinguer ce qui est faux mais aurait pu être vrai, car possible, de ce qui est faux et n’aurait pas pu être vrai, car impossible.

Les noms propres sont des désignateurs rigides : ils réfèrent à l’objet nommé dans tous les mondes possibles, c’est-à-dire dans toutes les situations contrefactuelles imaginables où cet objet existe. Cette référence est donc nécessaire, dans la mesure où la relation d’identité l’est aussi. De plus, supposons, avec la théorie descriptiviste, que le nom propre ‘Kurl Gödel’ soit considéré comme le synonyme de ‘celui qui a découvert le théorème d’incomplétude de l’arithmétique’. Si nous découvrions qu’en fait ce théorème fut conçu par un certain Schmidt (auquel, dans sa grande malhonnêteté, Gödel subtilisa les notes), dirions-nous que le nom ‘Gödel’ se réfère en réalité à Schmidt? Non, nous dirions simplement que celui qui a découvert le théorème n’est pas Gödel mais Schmidt. D’après Kripke, un nom réfère en vertu d’une chaîne de relations causales entre la référence et des usages du nom. Cette alternative proposée par Kripke à la théorie descriptiviste de la signification est appelée théorie causale de la signification, ou théorie de la chaîne historique, ou théorie de la référence directe. Un nom acquiert initialement sa propre référence grâce à un baptême : un « rite » dans lequel le nom est directement associé à son référent. Cette « chaîne » d’utilisations du nom est nommée par Kripke chaîne causale, parce que la référence est transmise par des relations causales (comme la relation d’apprendre par un locuteur la manière dont un nom est utilisé).

Ensuite, il a remis en cause le lien traditionnel en philosophie entre d’une part le nécessaire et l’a-priori, et d’autre part le contingent et l’a-posteriori. Une convention peut être a-priori et contingente, comme la décision de référence à un mètre étalon. Les propositions des sciences de la nature sont connues a-posteriori, mais si elles sont vraies, elles le sont nécessairement, c’est-à-dire : qu’elles énoncent comment les choses sont ce quelles sont. Ce sont pour Kripke des vérités nécessaires qui ne sont pas a-priori mais a-posteriori. Par exemple, le nombre atomique de l’or est 79, et la composition chimique de l’eau est H2O. Selon Kripke, nous utilisions des identificateurs superficiels pour fixer les références des termes « or » et « eau », mais ces identificateurs superficiels ne définissent pas les mots, ils ne leur donnent pas leurs significations. Autrement dit, avec Quine et avant Kripke, la plupart des philosophes analytiques étaient d’accord pour dire que des énoncés pouvaient être nécessairement (ou possiblement) vrais ou faux (modalité de dicto), mais ils rejetaient qu’il était sensé de dire, pour un individu particulier, qu’il avait nécessairement (ou seulement de manière contingente) telle ou telle propriété. Avec l’influence de Kripke, l’essentialisme est redevenu une position défendue par de nombreux philosophes analytiques. Les propriétés que les individus ont nécessairement sont des nécessités de re. Il est aussi célèbre pour avoir fait remarquer qu’alors la sensation de chaleur est contingente et que la science nous montre que la chaleur est essentiellement une question d’agitation moléculaire; en revanche, la sensation de douleur est essentiellement à la douleur, la science ne pourra jamais nous donner une définition satisfaisante de la douleur qui évacuerait la sensation de douleur!

Ensuite, Kripke a contribué de manière significative à l’étude du 2ième Wittgenstein, dans des conférences publiées en 1982 sous le titre « Wittgenstein on Rules and Private Langage » (Langage privé et jeux de langage). Comment puis-je être sûr que dans le passé, lorsque j’ai utilisé le signe ‘‘ + ’’, je ne signifiais pas une addition, mais une fonction différente qui donnerait les mêmes résultats que l’addition pour tous les exemples que j’ai considérés jusqu’ici. En effet, pour n’importe quel mot, l’utiliser correctement peut être considéré comme le fait de suivre une règle. Selon Kripke, suivre une règle, c’est toujours garder votre usage présent, votre utilisation présente, en ligne ou [en conformité] avec vos intentions passées. Le problème c’est que vos intentions passées n’ont pu se manifester que dans une suite finie de cas, alors que l’on peut supposer que chaque mot est bien défini pour un nombre potentiellement infini de cas.

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